Association des Industries Chimie Pharma Life Sciences
Une concentration exceptionnelle de compétences sur un petit territoir

Dossiers - Compétitivité du pôle des sciences de la vie

Une concentration exceptionnelle de compétences sur un petit territoir

30.10.2026

Annette Luther est titulaire d’un doctorat en sciences biomédicales. Elle est présidente de scienceindustries, l’association suisse des industries de la chimie, de la pharma et des sciences de la vie, et responsable des affaires extérieures pour la Suisse chez Roche. Dans cet entretien, elle explique ce qui distingue la Suisse en tant que pôle des sciences de la vie, les domaines dans lesquels elle doit rattraper son retard et le rôle de l’intelligence artificielle.

Madame Luther, vous présidez scienceindustries. Comment situez-vous aujourd’hui la Suisse dans le paysage international des sciences de la vie?

Depuis plus de cent ans, la Suisse est un site de premier plan pour les entreprises innovantes dans les sciences de la vie. Mais cette position n’est pas acquise. Si l’on regarde les classements de l’innovation de ces dernières années, la Suisse figure toujours parmi les pays de tête, mais elle perd du terrain. Nous avons notamment perdu notre avance en matière d’innovation et de leadership technologique. Nous disposons d’excellents atouts, mais d’autres pays prennent leurs décisions plus rapidement et investissent de manière plus offensive.

Où en sera la Suisse dans cinq ans si les conditions-cadres restent inchangées?

Un pôle d’innovation ne perd pas sa force du jour au lendemain, mais au fil des décisions d’investissement. Aujourd’hui, c’est peut-être un essai clinique qui part à l’étranger ; demain, une ligne de production. Au bout de quelques années, ce ne sont plus seulement certains investissements qui manquent, mais aussi des fournisseurs, des professionnels qualifiés et de nouvelles entreprises. Dans cinq ans, la Suisse sera peut-être encore un pôle important des sciences de la vie. La question est de savoir si la prochaine génération d’innovations verra encore le jour ici.

Qu’est-ce qui rend aujourd’hui la Suisse unique dans les sciences de la vie, et quels avantages risquent de s’éroder?

Notre principale force est l’extraordinaire concentration de compétences sur un territoire restreint : recherche de pointe, universités, start-up, entreprises mondiales, fournisseurs spécialisés et production de pointe se complètent et se renforcent mutuellement. En Suisse, une idée peut passer du laboratoire à une application concrète plus rapidement qu’ailleurs. D’autres pays l’ont compris et investissent de manière ciblée dans l’innovation. Ils accélèrent les procédures et disposent de données de santé plus faciles à exploiter, de réseaux plus efficaces et de conditions-cadres plus prévisibles. Cela représente une forte concurrence pour la Suisse.

Quels pays suivez-vous le plus attentivement en tant que concurrents dans la recherche, le développement et la production?

Les États-Unis et la Chine cherchent tous deux à dominer les sciences de la vie innovantes. Les États-Unis ont toujours été forts, tandis que la Chine progresse rapidement. Les États-Unis se distinguent par leur capacité d’innovation et l’accès aux capitaux. La Chine investit massivement et a considérablement accéléré le rythme de la recherche et des essais cliniques. Le Danemark montre aussi qu’un petit pays peut réussir en créant des conditions-cadres favorables. Ces trois pays ont en commun un degré élevé de numérisation et une prise de décision rapide. Sur ces points, la Suisse doit rattraper son retard.

Quelles mesures politiques et réglementaires sont les plus urgentes pour préserver la capacité d’innovation de la Suisse?

L’innovation doit être davantage récompensée en Suisse. Cela passe notamment par un remboursement équitable des nouveaux médicaments et traitements. Ceux qui consacrent des années à la recherche, prennent des risques importants et améliorent la vie des personnes malades doivent pouvoir espérer une rémunération appropriée. En parallèle, les procédures réglementaires doivent être accélérées. Si la Suisse est trop lente dans l’octroi des autorisations, les mises sur le marché et les décisions de remboursement, ce sont les patients qui en pâtissent au bout du compte. Il faut également faciliter l’utilisation des données de santé et garantir une protection fiable de la propriété intellectuelle. La Suisse doit être un pays où les innovations qui voient le jour bénéficient aussi à sa population.

Quel potentiel concret voyez-vous dans l’IA et les données de santé pour la recherche et la production dans les sciences de la vie en Suisse?

L’IA va révolutionner les sciences de la vie. On peut imaginer le développement d’un médicament comme la recherche d’un chemin parmi des millions de possibilités. L’IA peut aider à repérer beaucoup plus tôt les pistes prometteuses et celles qui mènent à une impasse. Dans la production, elle peut surveiller les procédés, détecter les erreurs plus tôt et économiser des ressources. Cela peut accélérer le développement et rendre la production plus efficace. Mais la qualité de l’IA dépend de celle des données qu’elle utilise. Or, c’est un domaine dans lequel la Suisse présente des lacunes.

Où se situe la Suisse en comparaison internationale dans le domaine des données de santé, et qu’est-ce qui freine leur utilisation dans notre pays?

C’est un paradoxe : nous disposons d’excellentes compétences en recherche et de données de santé de grande qualité. Mais l’accès à ces données est compliqué, lent et encadré par des règles peu claires. La Suisse accuse donc un net retard par rapport à d’autres pays dans la possibilité d’exploiter ces données. Nous avons maintenant besoin de normes et de règles claires, ainsi que de procédures d’accès sécurisées qui garantissent en permanence la protection des données. C’est à cette condition que nous pourrons utiliser les données de santé au service de la recherche et d’une meilleure prise en charge.

L’automatisation transforme aussi la production. Quelles opportunités et quels risques voyez-vous pour les sites de production suisses?

En Suisse, les salaires et les coûts de production sont élevés. L’automatisation aide nos industries à rester compétitives malgré ces coûts. Elle nous permet de fabriquer efficacement des produits complexes de grande qualité. L’utilisation de robots dans la production est déjà bien établie dans de nombreuses industries, et cette évolution se poursuivra en combinaison avec l’IA. En parallèle, l’automatisation et la robotisation transforment les métiers. La formation initiale et continue doit suivre le rythme.

La pandémie a révélé les faiblesses des chaînes d’approvisionnement mondiales. Qu’est-ce qui a concrètement changé depuis dans l’industrie suisse des sciences de la vie?

Aujourd’hui, les entreprises se demandent beaucoup plus souvent ce qui se passerait si un fournisseur faisait défaut ou si une voie de transport était interrompue. À côté des coûts, la résilience joue désormais un rôle plus important qu’auparavant. De nombreuses entreprises ont réévalué leurs besoins en matières critiques, mis en place des sources d’approvisionnement supplémentaires, adapté leurs stocks de sécurité, renforcé le contrôle de leurs fournisseurs et professionnalisé leur préparation aux crises.

La Suisse doit-elle et peut-elle rapatrier certaines étapes de production, ou suffit-il de diversifier davantage les chaînes d’approvisionnement?

Pour certains produits ou certaines capacités d’importance stratégique, une relocalisation peut être judicieuse. Mais la Suisse ne peut évidemment pas tout produire elle-même. L’essentiel est de conserver dans le pays des compétences clés en recherche et en production. En parallèle, nous devons disposer, dans la mesure du possible, de plusieurs sources d’approvisionnement fiables. La sécurité d’approvisionnement, c’est pouvoir continuer à agir même en période de crise.

Dans quelle mesure les chaînes d’approvisionnement de la branche sont-elles résilientes aujourd’hui, et quelles dépendances restent problématiques?

Les industries chimique et pharmaceutique suisses se procurent à l’étranger de nombreuses matières premières, des produits intermédiaires et des principes actifs. Il est donc essentiel de connaître nos dépendances critiques et de disposer de solutions de rechange. Un risque apparaît, par exemple, lorsqu’un principe actif important n’est produit que par un petit nombre de fabricants ou lorsqu’un axe de transport majeur est interrompu. Nous ne pouvons pas nous prémunir contre tous les risques, mais nous devons anticiper les plus importants.

Vous avez évoqué la formation initiale et continue. Quelle est aujourd’hui l’ampleur de la pénurie de personnel qualifié dans les sciences de la vie en Suisse?

Nos branches ressentent cette pénurie surtout dans les métiers techniques et scientifiques. Les laborantines et laborantins ainsi que le personnel qualifié pour la production sont particulièrement recherchés. Pour l’automatisation et l’utilisation de l’IA, nous avons aussi besoin de personnes qui comprennent les procédés et savent utiliser les technologies à bon escient. Nous devons donc former davantage de professionnels en Suisse, faciliter les reconversions et rester ouverts aux talents internationaux.

Quelles compétences seront recherchées à l’avenir, mais ne sont pas encore suffisamment développées dans les formations actuelles?

Nous avons besoin de personnes capables de faire le lien entre sciences naturelles, technologies et données. Tous les laborantins et toutes les laborantines n’ont pas besoin de savoir programmer. En revanche, ils doivent comprendre ce que l’IA peut faire, comment évaluer ses résultats et où se situent ses limites. Par ailleurs, des qualités profondément humaines restent essentielles : le discernement, la créativité, le sens des responsabilités et la collaboration.

Que fait concrètement scienceindustries pour attirer et fidéliser les professionnels qualifiés?

Avec notre fondation SimplyScience, nous voulons éveiller l’intérêt des enfants et des jeunes pour les sciences naturelles de manière ludique. Grâce à « Talents in Science », nous leur présentons concrètement les métiers qu’offre notre branche. Nous faisons également évoluer les formations professionnelles en collaboration avec les entreprises. Nous voulons donner aux jeunes — et tout particulièrement aux jeunes femmes — le goût des sciences naturelles, afin qu’ils puissent écrire la suite de la réussite suisse dans les sciences de la vie.

Si vous pouviez adresser un seul souhait aux responsables politiques suisses pour renforcer le pays dans les sciences de la vie, quel serait-il?

Un groupe de travail mis sur pied par la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider et le conseiller fédéral Guy Parmelin élabore actuellement une stratégie pour renforcer la place suisse dans les sciences de la vie. Elle doit couvrir les principaux domaines d’action. Mais mon plus grand souhait est simple : une politique favorable à l’innovation ! Petit pays où les coûts sont élevés, la Suisse ne peut pas rivaliser sur les volumes et les prix bas. Notre force a toujours été de fabriquer de meilleurs produits que les autres et de les commercialiser dans le monde entier. C’est ce modèle qu’il faut préserver : l’innovation doit continuer à être récompensée.


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