Dossiers - Relations avec l'UE
« La Suisse semble moins « avide » de concurrence »
26.01.2026
Annette Luther, présidente de scienceindustries, en entretien avec Dimitri Loringett du Corriere del Ticino
Le secteur chimique et pharmaceutique suisse est sous pression en raison de la concurrence mondiale, des tensions internes et du manque de personnel qualifié, comme l'explique la présidente de scienceindustries, Annette Luther.
L'industrie chimique et pharmaceutique suisse est sous pression, entre les mesures disruptives du gouvernement américain et la concurrence mondiale acharnée, auxquelles s'ajoutent les tensions sur le marché intérieur, avec l'explosion des coûts de la santé et la difficulté persistante à trouver de la main-d'œuvre qualifiée. Nous avons discuté de ces défis pour ce secteur clé de l'économie suisse avec Mme Annette Luther, présidente depuis mai dernier de scienceindustries, l'association nationale des industries chimiques et pharmaceutiques.
Mme Luther, comment évaluez-vous la compétitivité actuelle de la Suisse dans le contexte mondial des sciences de la vie ?
Depuis des décennies, la Suisse est l'un des endroits les plus compétitifs au monde pour les industries innovantes, en particulier dans le domaine des sciences de la vie. De nombreux éléments structurels restent solides : la stabilité politique, un excellent système éducatif, un accès privilégié aux marchés internationaux et, surtout, la libre circulation des personnes, qui permet aux entreprises de recruter rapidement des talents qualifiés dans toute l'Europe avec peu de bureaucratie. Cependant, on ne peut ignorer que la Suisse a perdu une place dans le Global Industry Competitiveness Index, établi par BAK Economics. Cela reflète une impression plus générale : aujourd'hui, la Suisse semble moins « avide de concurrence » que d'autres nations qui réagissent très rapidement aux changements mondiaux. En particulier, les grands marchés tels que les États-Unis et la Chine adoptent des stratégies très agressives pour attirer les activités de recherche, de production et d'investissement. En revanche, en Suisse, la dynamique des investissements s'est ralentie et l'incertitude dans les relations avec l'UE pèse sur la prévisibilité à long terme. Les bases restent solides, mais pour rester compétitifs, un nouvel élan stratégique sera nécessaire.
Parlons des accords bilatéraux entre la Suisse et l'UE : quels sont les éléments les plus critiques des négociations en cours pour le secteur chimique et pharmaceutique et comment voyez-vous le processus politique qui nous attend ?
Pour notre secteur, trois éléments des relations entre la Suisse et l'UE sont absolument essentiels. Le premier est la libre circulation des personnes, qui permet aux entreprises d'embaucher rapidement des spécialistes européens hautement qualifiés, un aspect crucial étant donné que plus de 50 % des employés des grands groupes en Suisse proviennent de l'UE. Le deuxième est l'accord de reconnaissance mutuelle (ARM), grâce auquel les normes et les évaluations de conformité sont acceptées par les deux parties, ce qui évite les doublons coûteux et garantit un accès sans entrave au marché européen, qui représente environ 50 % de nos exportations. Le troisième élément concerne l'association à Horizon Europe et à d'autres programmes de recherche : la coopération scientifique avec l'Europe est essentielle pour attirer des chercheurs d'excellence et maintenir un réseau de collaboration qui contribue de manière décisive à l'attractivité de la Suisse. Le processus politique sera long et débouchera presque certainement sur un vote populaire, probablement en 2027 ou 2028. Mais pour l'industrie, il est indispensable de préserver ces trois piliers.
Selon vous, que faut-il pour développer et retenir les entreprises à fort potentiel, ainsi que la main-d'œuvre qualifiée ?
La Suisse offre un contexte exceptionnel pour l'innovation dans sa phase initiale : des universités de premier ordre, des talents hautement qualifiés et une bonne disponibilité de capitaux dans les phases seed et early stage. Le problème se pose à l'étape suivante, celle de la croissance, lorsque les entreprises ont besoin de financements beaucoup plus importants pour se développer, industrialiser leur technologie ou pénétrer les marchés mondiaux. Ce « déficit de financement » ne concerne pas seulement la Suisse, mais l'Europe dans son ensemble, et c'est l'une des raisons pour lesquelles de nombreuses entreprises prometteuses finissent par s'installer aux États-Unis, où l'accès au capital pour la phase de croissance est plus large. Pour garder ces entreprises en Suisse, il faut des outils spécifiques : plus de capitaux pour les phases tardives, une plus grande participation des investisseurs institutionnels, des incitations ciblées et des initiatives publiques-privées pour consolider les capacités de production et de recherche sur le territoire. La Suisse possède déjà les talents et les compétences scientifiques nécessaires pour créer le prochain leader mondial dans le domaine de la biotechnologie ou de la technologie : le défi consiste à créer les conditions permettant à ces entreprises de se développer sans devoir émigrer.
En ce qui concerne les États-Unis, comment interprétez-vous la nouvelle approche de l'administration Trump – entre obligations d'investissement et modèle de prix de référence international – et quelles en sont les conséquences pour les entreprises suisses ?
Aux États-Unis, on observe deux dynamiques distinctes mais liées. La première concerne l'objectif de rapatrier les activités pharmaceutiques et de production sur le territoire national, en liant les menaces tarifaires à l'obligation d'investir aux États-Unis. La seconde dynamique concerne les prix des médicaments : les États-Unis paient historiquement des prix beaucoup plus élevés que d'autres pays riches, contribuant de manière disproportionnée au financement de l'innovation mondiale. L'administration actuelle estime que ce modèle n'est plus viable et propose un système de référence international qui lierait le prix américain à ceux d'autres pays riches, dont la Suisse. Afin d'éviter des droits de douane élevés sur les médicaments, seize grandes entreprises pharmaceutiques, dont deux suisses, ont signé des accords avec les États-Unis. Il est probable que des accords similaires seront bientôt exigés des entreprises de taille moyenne. Cela crée un dilemme complexe pour notre pays : augmenter les dépenses de santé internes ou mettre sous pression l'un des secteurs les plus importants pour l'économie nationale. C'est pourquoi, le 12 janvier dernier, les conseillers fédéraux Guy Parmelin et Elisabeth Baume-Schneider ont créé à Berne un groupe de travail, appelé « place économique Life Science », qui examinera comment offrir les meilleures conditions possibles aux sciences de la vie et à l'industrie pharmaceutique en Suisse. L'objectif est de garantir que la Suisse reste un pôle attractif pour la recherche, la production et l'emploi qualifié. Cette approche ressemble aux stratégies déjà adoptées par des pays comme l'Allemagne, l'Espagne et le Royaume-Uni. Le groupe devra présenter un rapport d'ici la fin de l'année.
Dans le but de retenir les compétences dans le pays, scienceindustries s'engage également dans la promotion de la formation. Parlez-nous-en.
La capacité de la Suisse à rester compétitive à long terme dépend en grande partie de la formation et de l'attraction des talents. C'est pourquoi, il y a quelques années, scienceindustries a lancé l'initiative « Talents in Science », qui vise à motiver les jeunes à choisir des études et des professions dans les sciences de la vie et les disciplines techniques. Le déclin démographique rend cet engagement urgent : de moins en moins de jeunes entrent dans le système éducatif et les besoins de l'industrie augmentent. Afin de renforcer encore ce travail, nous avons également créé un nouveau poste dédié à la formation, dans le but de renforcer la formation professionnelle et de soutenir la promotion des jeunes talents.
Cet article a été publié pour la première fois en italien le 24 janvier 2026 dans le Corriere del Ticino / cdt.ch.